Chan KIn, indien Lacandon dans la forêt tropical du Chiapas au Mexique. - michel gabrielduffour

                                                                    michel gabriel duffour

Texte de Jean-Marie Le Clezio qui évoquait lors d’un courrier l’action de l’Association Survival, association qui vient en aide à tous les indigènes de par le monde.


 « Comme vous le savez, je suis très sensible à l'action que vous menez pour défendre les libertés et la survie des Amérindiens, si menacés par l'extension du monde industriel, et devenus, aux yeux de beaucoup, le symbole de la lutte des civilisations naturelles contre la spoliation et la destruction des sociétés prétendument modernes. Partout où j'ai rencontré des Amérindiens, j'ai été touché par cet exemple donné simplement, sans ostentation, au reste du monde, cette volonté d'affirmer les valeurs traditionnelles, non parce qu'elles sont anciennes, mais parce qu'elle correspondent le mieux à l'équilibre entre l'homme et la nature, c'est-à-dire au bonheur. Lutte des Kwakiutl du Nord-Ouest du Canada contre le ratissage industriel de la mer, lutte des Indiens du sud-ouest des Etats-Unis contre l'exploitation sans frein des ressources minières (quand les lieux de sépulture des ancêtres devraient être déplacés), lutte des Indiens des montagnes du Mexique - Tarahumaras, Huicholes, Tarasques du Michoacán - contre la déforestation, lutte des Tulés de San Blas contre la pêche des tortues carey par les Japonais.


Les peuples indiens, si longtemps méprisés, bafoués dans leurs droits, soumis parfois aux pressions injustes et cruelles des forces armées modernes ou bien objets de la dégradation consentie par les vainqueurs (la formule célèbre des représentants du US Bureau of Indiens Affairs du temps des exterminations contre les Utahs, les Apaches et les Navajoes : « Ils seront vaincus aussitôt qu'on aura pu faire d'eux des amoureux de l'argent ») - aujourd'hui après tant d'injustices et de mauvais traitements, ces mêmes peuples amérindiens montrent à notre civilisation destructrice et agressive la voie du salut, une nouvelle dignité, ce qu'on pourrait appeler sans exagération une nouvelle philosophie de l'homme. C'est pourquoi l'action que vous menez est si importante et si pressante. Il s'agit premièrement de venir en aide à des ethnies menacées, en faisant connaître leurs droits, en les soutenant dans leur lutte contre les puissances de l'argent et de la politique ; mais il s'agit aussi, pour chacun de nous, de prendre conscience de l'urgence et de la vérité de cette lutte, dans laquelle c'est l'équilibre même du monde qui est en jeu. Pacifistes, écologistes et philosophes, les Amérindiens ont appris à l'être encore davantage, au long des affrontements, des guerres et des destructions qui ont eu lieu autour d'eux - et dont certains sont encore en train de se faire en ce moment.


L'histoire fabuleuse de leur passé, l'héritage magique, la connaissance approfondie des lois de la nature, et l'harmonie de leurs structures sociales ont trop longtemps été considérés comme objet de curiosité, une sorte d'anomalie aux règles du progrès. Aujourd'hui, il est temps de reconnaître tout ce que les sociétés amérindiennes ont à nous dire. Il est temps que soit reconnu leur droit à être des peuples indépendants et maîtres de leur avenir. Et il est plus que temps pour nous, prisonniers de notre civilisation de violence, d'entendre l'enseignement des peuples amérindiens, parmi les plus démunis et les plus vrais du monde. »


Jean-Marie G. Le Clézio, écrivain Lettre à Survival, 3 janvier 1986


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